Leçons de Harare à Ouagadougou

Le dénouement du drame que vient de connaître le Zimbabwe, ravive en nous, les mémoires de la révolution des 30 et 31 octobre et nous inspire à établir un parallèle entre les deux pour en tirer les enseignements qui s’imposent.

 

L’alternance démocratique en fond de toile.

Au Burkina-Faso, c’est l’obstination à sauter le verrou de l’article 37 qui allait faire basculer les choses. À tort ou à raison, l’article 37 de notre constitution est vu comme le garant de l’alternance démocratique au sommet de l’État. Las de ses longues années de combat contre le régime Compaoré, l’article 37 restait bel et bien la dernière arme du peuple pour se débarrasser démocratiquement d’un despote qui était devenu plutôt encombrant.

Ce sont, si l’on veut voir clair, les mêmes raisons, qui allaient faire basculer les choses au Zimbabwe. La volonté affichée par Mugabe, d’empêcher cette alternance au sommet de l’État, en destituant le 6 novembre 2017, son dauphin constitutionnel, le vice-président E. Mnangagwa. Fait aggravant, c’est un proche de sa femme, Grace Mugabe, qui devient vice-président, donnant ainsi raison à ceux qui pensent que le chemin était progressivement déblayé par le mari pour que sa femme lui succède. À 93 ans, il n’y avait aucun doute que le départ de Mugabe de quelques façons n’était qu’une question de temps. La vice-présidence, de ce point de vue, restait donc aussi la dernière arme pour assurer une alternance démocratique paisible.

 

Révolution populaire contre coup d’État

Si les causes, aussi bien au Burkina qu’au Zimbabwe sont les mêmes, c’est sans doute là que les comparaisons s’arrêtent.

En effet, pour sauver l’État, c’est à une révolution que les Burkinabè ont recours. Le peuple est dehors, les affrontements sont meurtriers avec les troupes de Yacouba Isaac Zida ; mais le peuple prend le dessus. C’est alors que, dans le bref cafouillage qui suivit la démission du Président du Faso, le même commandant, les mains encore fraîches du sang des martyrs de la révolution, allait se bombarder Président du Faso, usurpant ainsi la révolution du peuple.

À l’opposé, au Zimbabwe, tout commence par ce qui n’est ni plus ni moins qu’un coup d’État, dans le principe en tout cas. D’abord, ce sont presque une trentaine de hauts gradés de l’armée qui menace d’intervenir si ce qu’ils appellent « l’épuration au sein du ZANU-PF » ne cesse pas. C’est bien cela qui fait de l’intervention de l’armée zimbabwéenne un coup, car, le rôle de l’armée dans une république n’est point de s’immiscer dans les affaires internes d’un parti politique, fut-il le Parti au pouvoir !

Il n’en demeure pas moins cependant que le coup d’État de fait, n’a jamais été constaté au Zimbabwe ! Le gal. Chiwenga, dont les hommes contrôlaient entièrement l’appareil d’État, s’est bien gardé non seulement de suspendre les institutions de la République, mais aussi et surtout de se bombarder président de la République. Pendant une semaine entière, avec tous les atouts pourtant entre ses mains, il allait négocier sa démission avec un président de la République qui, pourtant, était son prisonnier.

Enseignements

Premièrement, au Burkina, comme au Zimbabwe un nouvel impératif a été établi désormais au sommet de l’État : l’alternance. Les peuples sont désormais attachés à l’alternance au sommet de l’État, et quiconque essayera d’entraver cette alternance trouvera plus fort que lui pour la défendre.

Deuxièmement, le problème de l’alternance est un problème à au moins deux degrés. Le premier degré est légal, constitutionnel parfois. Le second degré est plus subtil, il concerne le respect de l’esprit de la loi, de la constitution ; l’application effective du premier degré.

Le peuple ou l’armée ne peut que résoudre le premier degré, mais il appartient aux hommes politiques de parachever le problème de l’alternance en résolvant les entraves à l’application de l’esprit de la loi. Ainsi, au Burkina, le peuple est sorti pour défendre l’article 37 et au Zimbabwe, l’armée est sortie défendre la vice-présidence. Aucun de ces deux événements n’est suffisant en lui-même pour garantir l’alternance au sommet de l’État. Au Burkina, du fait de l’absence d’élections véritablement libres et crédibles, nous avons eu droit à un remplacement au sommet de l’État. Au Zimbabwe, c’est vers un scénario similaire que l’on s’achemine, d’autant que celui qui présidera au destin du pays désormais, est non seulement plus ou moins désigné par les militaires, mais aussi n’est nul autre qu’un « crocodile » du ZANU-PF. E. Mnamgagwa pourrait-il ou même voudrait-il s’affranchir du ZANU et de l’armée pour avoir les coudées franches pour reformer le pays ? Pourrait-il organiser des élections crédibles en septembre 2018 ?

Et qu’en est-il de la crédibilité des élections au Burkina-Faso ? C’est un secret de polichinelle que de dire qu’à chaque élection ceux qui se vantent d’être de bêtes électorales ne trouvent pas mieux à faire qu’acheter littéralement les consciences ! Opposition comme pouvoir sait que la seule façon d’organiser des élections libres, transparentes et crédibles, passe par seulement deux choses :

  • Un fichier électoral crédible,
  • Un respect strict du secret du vote

Finalement, le gal. C. Chiwenga vient de prouver de la plus belle façon un argument que nous défendons depuis des années : au soir de la démission de Blaise Compaoré, il existait des choix qui auraient pu honorer la révolution du peuple. Cependant, des hommes comme Y.I. Zida, on fait le choix d’usurper la révolution du peuple. C’est leur choix, mais il convient alors qu’ils répondent devant le peuple. Justice doit être rendu à ceux qui sont tombés fauchés par les ambitions personnelles des uns. Mieux encore, les burkinabè ont un droit, sinon le devoir, de connaître, les tenants et aboutissants de cette page de notre histoire ! Il n’y a pas de parenthèses en histoire, sinon l’histoire devient incomplète. Il est donc impératif que Y.I. Zida parle, de gré ou de force, et qu’il parle la vérité pour nous restituer à tous, cette page de notre histoire qu’il essaye de nous voler ! La vie publique impose des exigences vis-à-vis de l’histoire. Nul n’est force à se mettre au-devant de la scène ; alors, lorsqu’on le fait, il faut bien se soumettre aux exigences qui vont avec ! Nous sommes quand même au pays de Joseph Ky-Zerbo !

Il est aussi impératif que les autres parlent, et c’est pourquoi, trois ans plus tard, nous nous impatientons de voir les procès se tenir pour que la vérité historique soit restituée. La justice burkinabè doit avoir les moyens qu’il lui faut pour accélérer les procédures en cours.

 

Conclusion

« Les masses du Zimbabwe se sont libérées de la dictature ! », s’est ainsi exclamé Jacob Mudenda, président de l’Assemblée nationale, pour annoncer la démission de R. Mugabe. Pendant que les Zimbabwéens sont en liesse, les observateurs dont nous sommes, nous interrogeons :

  • De quelles masses parle-t-il lorsque nous n’avons vu que l’armée ?
  • De quelle libération parle-t-il lorsque c’est la même armée qui a maintenu Mugabe au pouvoir pendant 37 ans, comme Y.I. Zida et ses hommes ont maintenu Compaoré au pouvoir toutes ces années ?
  • – De quelle libération parle-t-il lorsque l’armée lui impose des contournements constitutionnels afin de mettre à la tête de l’État, nul autre que l’homme qui a exécuté toutes les basses besognes du régime ces 37 dernières années ? Le « crocodile » qui n’est enfin sorti de sa torpeur que, lorsque sa propre existence fut menacée ? Le parallèle est trop frappant avec un certain officier de l’ex-RSP !

C’est le même « crocodile » sclérosé pendant 37 ans, qui annonce, pour ceux qui veulent bien le croire le « début d’une démocratie au Zimbabwe ! ». Si elle débute cette démocratie au Zimbabwe, l’on se demande ce qu’il en était avant son début, pendant que lui était vice-président. Un peu comme ceux qui voulaient gouverner à partir de la place de la Nation, n’est-ce pas ? Sauf qu’ils se sont vite installés dans le luxe à Kossyam, sans même y avoir été invités par personne !

En somme, les Zimbabwéens ne sont pas au bout de leur peine, peut-on légitimement conclure à l’analyse de la situation.

Les Burkinabè, non plus : la justice doit être rendue, et finalement le pouvoir doit être remis au peuple par des élections vraiment libres et transparentes. C’est la seule façon de rendre hommage à la révolution du peuple et d’éviter une ultime révolution. La priorité au Faso, ce n’est pas une nouvelle constitution, c’est plutôt un renforcement de la loi électorale. Il faut en extirper toute échappatoire qui entretient, favorise et maintient la triche. En particulier, tout appareil de copie, photocopie, photographie et de téléphonie doit purement et simplement être interdit d’accès au bureau de vote, pour assurer le secret du vote ! L’autre priorité, c’est le fichier électoral ! Dans un pays de 18 millions d’habitants, même majoritairement jeunes, c’est une honte de n’avoir que 3 millions sur le fichier électoral ! Selon certaines sources (1), en 2016, on compte au moins 8 millions de burkinabè ayant 20 ans et plus.

La plus belle constitution du monde ne nous vaudra rien si à la base, le peuple est savamment empêché de s’exprimer librement !

 

 

Koudraogo Ouedraogo

Blog : https://burkinafache2015.wordpress.com

Membre, Faso 2020 : http://faso2020.org

(1) https://www.populationpyramid.net/fr/burkina-faso/2016/

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