Le Tour du Faso n’a jamais été qu’une simple compétition cycliste. Il fut, depuis sa création, une manifestation de la souveraineté, un symbole de l’unité nationale et de la capacité de l’État à exister et à sécuriser ses axes vitaux. Chaque ville-étape, chaque tronçon de bitume parcouru par la caravane bigarrée était une affirmation : l’État est là. Or, en analysant la trajectoire de cet événement phare, on peut lire, comme sur une carte d’état-major, la chronique de notre rétrécissement territorial et l’accélération de la perte de contrôle depuis l’avènement des régimes militaires en 2022.
2021 : L’illusion d’un territoire maîtrisé
Souvenons-nous du parcours de l’édition 2021. Sur près de 1 300 kilomètres, le Tour avait embrassé le pays dans sa diversité géographique. De Banfora dans l’ouest luxuriant à Ouahigouya, la fière capitale du Yatenga, en passant par Dédougou, Kaya et Tenkodogo. Dix des treize régions du pays étaient alors traversées.
Ce tracé n’était pas anodin. Il dessinait les contours d’un Burkina Faso où, malgré les alertes sécuritaires déjà vives, l’État prétendait encore à sa pleine souveraineté. Envoyer les cyclistes et la caravane internationale jusqu’à Ouahigouya était un acte politique fort, une manière de nier aux groupes armés le contrôle du Nord. Relier les grands centres urbains par la route signifiait que les artères économiques et sociales de la nation fonctionnaient encore. C’était, peut-être, le dernier Tour de l’illusion d’un territoire sous contrôle.
2025 : Le périmètre de sécurité, ou l’aveu d’impuissance
Après l’annulation de l’édition 2022 – un premier aveu terrible de l’incapacité de l’État post-coup d’État à garantir la sécurité d’un événement aussi emblématique – les éditions suivantes, dont celle de 2025, racontent une tout autre histoire. Le parcours s’est drastiquement contracté, se confinant à un périmètre que l’on pourrait qualifier de « zone de sécurité relative ».
Fini le grand déploiement à travers le pays. Le Tour de 2025 s’est concentré sur un axe Ouagadougou – Bobo-Dioulasso, avec des incursions limitées vers des villes comme Koudougou, Boromo ou Pô. Les grandes absentes sont symptomatiques de notre mal : Ouahigouya est devenue un mirage, la route du Nord étant jugée trop périlleuse. L’Est est une zone interdite depuis longtemps. Même le départ de l’extrême Ouest, à Banfora, a été abandonné.
Ce nouveau tracé n’est plus un choix, c’est une contrainte. Il est dicté non pas par les organisateurs, mais par la carte de l’insécurité. Il révèle les fractures béantes d’un pays où l’autorité de l’État s’arrête désormais aux portes des grandes villes. Les régimes militaires, arrivés au pouvoir avec la promesse de restaurer l’intégrité territoriale, administrent aujourd’hui la preuve de leur échec à travers la géographie même de notre plus grande fête sportive.
Le symbole d’un État assiégé
La différence entre le Tour de 2021 et celui de 2025 est vertigineuse. Elle ne se mesure pas seulement en kilomètres ou en nombre de régions traversées. Elle mesure le recul de l’État, la démission de la puissance publique face à des forces qui imposent leur loi sur des pans entiers du Burkina Faso.
En se limitant à un axe central, le Tour du Faso est passé du statut de symbole de l’unité à celui d’emblème d’un État assiégé, replié sur ses centres de pouvoir. La « reconquête du territoire », martelée dans les discours officiels, peine à masquer cette réalité cruelle : même pour faire du vélo, le Burkina Faso est devenu un pays plus petit. La caravane ne passe plus, car la République n’y est plus tout à fait chez elle. Et cela, aucun communiqué triomphaliste ne saurait le cacher.
Koudraogo Ouedraogo
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